Les médias et les RS (réseaux sociaux) débordent de trucs et astuces pour diminuer son impact écologique ou adopter un comportement « éco-responsable ». De la rubrique Green du journal quotidien le plus lu de Belgique à Léna Situations, l’influenceuse qui explose les ventes de livres en France, tout le monde ne pense qu’à donner des bons conseils pour avoir la conscience tranquille quant à notre impact climatique et écologique. Pourtant, ces bons conseils sont souvent mauvais, inutiles, voire dangereux face à l’urgence climatique et l’effondrement de la biosphère: j’appelle ces écogestes inutiles ou insignifiants des écoleurres.
Un rapide tour d’horizon des « bonnes habitudes » que vous n’allez plus devoir prendre… c’est déjà ça de gagné !
Ecotourisme
C’est bien beau de passer la nuit dans un lodge au milieu d’une réserve naturelle, qui préserve à la fois la nature environnante et l’économie locale de la population… Mais si ce lodge se trouve à 5000km en avion de votre appart à Paris ou de votre baraque à Waterloo, trouvez-vous une autre destination, votre lodge est un écoleurre. Le seul écotourisme possible de chez vous est de rester sur votre continent et de voyager si possible en train et à vélo : quelques heures vous suffiront pour trouver un coin paumé où observer des bêtes.
Ça vous évitera au passage environ 2 tonnes d’émissions d’équivalents CO2 (tCO2eq : on convertit tous les gaz à effets de serre (GES) en équivalents CO2 pour pouvoir comparer plus facilement). En gros, autant que votre budget annuel (2,1T CO2eq/an) si vous voulez, comme Mr et Mme tout le monde, qu’on atteigne nos objectifs climatiques d’ici la fin du siècle (fixés dans les accords de Paris). Plus sympa que de devoir assumer les +6°C en 2100.

Pailles en métal
Cet écoleurre est vraiment terrible. Tout d’abord il est évident qu’utiliser une paille en plastique n’émet pas de CO2. Seule sa production et son traitement comme déchet en émettent, mais rien ne vous empêche de laver vos pailles ! Mais surtout, l’avènement des pailles en métal (ou bambou, au choix) a permis à l’industrie de développer un nouveau marché, de mettre de nouveaux biens en circulation, alors qu’il y avait déjà des millions de pailles en plastique qui fonctionnaient très bien dans le monde ! Le problème, c’est que les températures nécessaires pour fondre des pailles de métal se comptent en centaines de degrés, ce qui participe à faire de la métallurgie une des industries les plus émettrices de GES (gaz à effet de serre) avec pas moins de 7% des émissions globales.
Manif anti-nucléaire
Je ne vais pas m’éterniser sur le sujet. Le nucléaire est un débat très polarisant, qui voit s’affronter pro-nucléaires et anti-nucléaires dans une lutte sanguinaire. Une chose est sûre : la production nucléaire d’électricité émet très peu de CO2, environ autant que les énergies renouvelables en Analyse de Cycle de Vie (ACV: quand on analyse toutes les émissions de A à Z, construction et destruction comprises). Pour les centrales nucléaires déjà construites, le prix de l’électricité aussi est comparable au renouvelable (selon ce rapport). A long terme, le choix d’investir dans des nouvelles centrales est un débat complexe, mais à court terme, la question ne se pose pas : il faut absolument laisser nos centrales existantes en fonctionnement le plus longtemps possible pour amorcer la transition vers un mix électrique décarboné ! Les manifs anti-nucléaires donc : vous pouvez éviter pour l’instant.

Source : GIEC – AR5
Emballages en cire d’abeille
Attention, fausse bonne idée. Ça peut paraître très intelligent de remplacer les vieux films alimentaires en plastique polluant par un emballage réutilisable enduit de cire d’abeille… Grave erreur, grave écoleurre ! Non seulement ça n’a encore une fois aucun impact mesurable sur le climat, mais surtout vous risquez de participer à la destruction des abeilles ! Eh oui, les colonie d’abeilles sont dopées au sirop de sucre pour qu’elles produisent un maximum de cire et de miel. Ces abeilles à la fois affaiblies et surproductives ne sauvent pas plus les abeilles sauvages et la biodiversité qu’un taureau bleu-blanc-belge de la meilleure sélection n’aide à la préservation des bisons sauvages, que du contraire.

Il existe cependant des marques qui utilisent de la cire produite de manière plus correcte, mais elles sont rares. Heureusement, les bonnes vieilles boites à tartines ou Tupperwares qui trainent par milliers dans les armoires de nos grand-mères font encore du bon travail en 2021!
Plus généralement, la trend zéro déchet est un semi-écoleurre. C’est vrai qu’il vaut mieux éviter le suremballage et les déchets tout court, mais là n’est pas la priorité absolue. Et surtout, passer au zéro déchet demande des énormes efforts pour peu de résultats!
La magie des éco-carburants

Sur ce site de Total (2ème dans mes résultats Ecosia quand je veux savoir comment moins polluer en voiture), il n’est pas mentionné une seule fois de ne pas prendre la voiture. Malheur. Car se passer de voiture pourrait diminuer votre empreinte carbone de 0,5 à 2 tCO2eq par an ! La poudre de perlimpinpin du site de Total n’est rien d’autre que du greenwashing en bonne et due forme, vous vous en étiez douté. Idem pour la conduite douce, ou enlever les barres de toit pour ne pas surcharger la voiture inutilement : l’impact est minime, ce sont des écoleurres.
Le pire du pire dans cette histoire, ce sont les SUV « écologiques ». Ce n’est pas parce qu’elles roulent à moitié à l’électricité qu’il faut construire des voitures de 2-3 tonnes ! Pour faire rouler une voiture 2 fois plus lourde, il faut 2 fois plus d’énergie, ce sont les lois de la physique. (vous voyez pourquoi les barres de toit de 5kg sont ridicules en comparaison ?) Du côté des vrais écogestes : acheter une voiture légère et électrique est un bon début, le mieux est carrément de vous en passer si vous habitez en ville.

Le bonheur appartient à ceux qui roulent à vélo
– Eddi Merks
Manger bio, local et de saison
Semi-écoleurre encore une fois : comme l’explique ce graphique, ce qui importe vraiment est CE QUE vous mangez, et beaucoup moins D’OÙ CA VIENT. Les émissions de GES des produits à base de plantes sont en moyenne 10 à 50 fois plus basses que celles des produits animaux. De plus, le transport, la vente et l’emballage ne représentent souvent qu’une partie infime de l’empreinte carbone des produits ; c’est surtout la méthode de production et le changement d’utilisation des sols (ex : la déforestation) qui fait grimper les empreintes respectives. Cette empreinte n’est d’ailleurs pas négligeable: environ un tiers des émissions globales seraient dues à l’alimentation.
En somme, il vaut donc mieux manger des tomates venant de loin que du bœuf local !
Pour les produits bio, attention aussi : la plupart sont produits avec les mêmes tracteurs et moissonneuses qu’en agriculture conventionnelle, seulement quelques traitements chimiques ont été abandonnés ou remplacés. Cela permet effectivement d’éviter de la pollution chimique autour des champs (l’eutrophisation par exemple), mais pas d’atténuer l’impact climatique.
Le meilleur élément de la classe est le « de saison ». En effet, pour un même fruit ou légume, il est nettement préférable de l’acheter quand il ne sort pas d’une serre chauffée ou d’un avion transcontinental. Petit bonus : c’est nettement meilleur ! Goutez-la différence entre une tomate hors saison et une tomate vraiment mûre, il y a un monde de différence.
Supprimez vos mails
Excellente nouvelle ça, on parle de l’empreinte carbone du numérique ! 4% au niveau mondial, ce n’est pas négligeable ! Mais combien de mails (avec pièce jointe) faut-il effacer pour le même prix qu’1h de Netflix& Chill en Full HD (1080p) ? 1000 mails ! Vous avez donc le choix entre 3h de suppression de mails, ou une heure de moins sur Netflix : la question elle est vite répondue je crois. Trouvez-vous un bouquin, faites une balade dehors, ou en cas d’extrême urgence ne regardez pas vos séries et vos vidéos YouTube en full HD svp, le 480p est laaargement suffisant.
En plus de la consommation des datacenters et autres trucs qui font tourner internet, une des grosses composantes de l’empreinte carbone du numérique sont les appareils high-techs eux-mêmes ; non seulement leur production, mais aussi leur consommation électrique. Oui, je parle bien du smartphone ou de l’ordi sur lequel vous lisez cet article ! La prochaine fois que vous devrez en changer donc, privilégiez les achats en seconde main, les appareils reconditionnés fonctionnent très bien.
Compenser ses vols
Toujours dans le filon des influenceuses : comment expliquer à sa communauté les aller-retours en avion à gauche à droite si on a un minimum de conscience climatique ? La solution est simple et presque trop facile pour être vraie : il suffit d’opter pour la compensation carbone ! En fonction de la longueur de votre vol, une plateforme de compensation vous propose de payer un certain montant, qui servira à planter assez d’arbre pour capter le CO2 de votre vol. Magnifique non ? Oui… mais en fait non. Même s’il vaut mieux compenser que ne rien faire du tout, le problème est dans la mentalité : la vraie bonne option est surtout de ne pas prendre ces dizaines de vols !
Ce changement de mentalité, vers plus de sobriété dans un monde limité, est en marche depuis des années mais commence à prendre de l’ampleur maintenant. On se rend compte que les chimères/promesses de la Croissance Verte et du découplage n’existent que dans la tête des gens qui les imaginent.
La seule option viable à long terme dans le monde physique est la décroissance, ça ne devrait même plus être un débat.
Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste.
Kenneth Boulding
Enfin, si l’aviation n’est responsable que de 2% des émissions globales de GES (car des milliards d’humains ne pourraient jamais se payer un vol), elle représente environ 10% des émissions sur lesquels vous avez un impact direct via vos choix personnels ! Avec les 10% du régime végétarien, vous voyez que 2 décisions peuvent fortement diminuer votre empreinte carbone, en entrainant avec vous vos proches dans la bonne direction.
Eteindre le robinet quand on se lave les mains
Bravo, très belle initiative… inutile. Non seulement le volume d’eau en question est ridicule par rapport à celui que vous mettez dans votre bain, mais en plus l’eau froide est un bien qu’on ne doit pas vraiment produire, ni jeter après utilisation (à part quelques traitements d’épuration avant et après). Son impact climatique est donc assez faible. L’eau chaude par contre demande beaucoup d’énergie et donc d’émissions pour atteindre sa température, mais encore une fois les émissions d’un lavage de mains sont insignifiantes par rapport à celles de vos radiateurs. (pour info, la plupart des systèmes de chauffage gardent la même eau dans un circuit fermé : il faut juste la réchauffer chaque fois qu’elle retourne dans la chaudière)
« Oui mais l’eau est une ressource rare, qu’il ne faut pas gaspiller », me direz-vous. C’est vrai, mais alors concentrez vos efforts sur les changements importants : arrêtez de prendre des bains ou des trop longues douches, et récupérez l’eau de pluie pour vos toilettes ! Ça ne sauvera toujours pas le climat, mais ça diminuera peut-être un peu la pression sur les nappes phréatiques de votre région.

Les ours polaires !
« Eteins la lumière pour sauver les ours polaires ! » Qui n’a jamais entendu cette phrase ? Depuis le temps qu’elle tourne en boucle, personne n’a vraiment pensé à la remettre en question. Pourtant, ce n’est pas comme si l’habitat en général était insignifiant ! Le secteur du bâtiment représente à lui seul 36% de toute l’énergie consommée dans le monde, et 18% des émissions de GES !
Malheureusement, éteindre une ampoule, mettre ses appareils en veille et toute la bande d’écoleurres est largement insuffisant pour espérer un jour atteindre (même de loin) nos objectifs climatiques ! Selon Carbone4, il y a 2 types d’actions principales pour diminuer vraiment les émissions de son logement :
- Les petits gestes : surtout baisser le thermostat de quelques degrés et s’habiller plus chaudement en hiver, aussi un peu passer à un éclairage LED
- Les investissements : rénover l’isolation de la maison et changer de chaudière
Malheureusement, isoler une maison ou changer son système de chauffage est un investissement conséquent. En attendant de pouvoir vous permettre ça, investissez le temps que vous perdez à éteindre complètement vos appareils toutes les 2 minutes pour trouver des recettes de cuisine végé ! Là vous pourrez vous targuer de faire des efforts qui comptent pour la planète :
Conclusion
J’ai pas mal craché sur les écoleurres dans cet article, pourquoi ? En effet, n’ont-ils pas un impact positif sur le climat, même à petite échelle ? Oui, on ne peut pas le nier… mais le problème est qu’ils demandent aux gens beaucoup trop d’énergie à être mis en place, pour un résultat ridicule. Le risque, du coup, est qu’ils déconcentrent les gens, qu’ils les découragent et les détournent des écogestes qui comptent VRAIMENT (j’en parlerai peut-être dans un prochain article).
Souvent aussi, certains industriels attirent volontairement notre attention sur un produit écolo pour nous faire oublier toute la merde écologique qu’ils nous vendent derrière (comme les éco-carburants Total). Certains méritent aujourd’hui la médaille d’or en greenwashing, catégorie poids lourds !
Volontaires ou involontaires, les écoleurres sont dans tous les cas des pièges à éviter. Il vaut mieux se concentrer sur peu d’efforts avec beaucoup d’impact que sur beaucoup d’efforts avec très peu d’impact. Tout est une question de savoir placer ses priorités. Après l’effondrement a bien résumé cette idée dans ce graphique : il faut se ruer sur les zones vertes et seulement penser au jaune et rouge après!

A quoi ça sert?
J’entends beaucoup dire aussi que les écogestes (bons et mauvais) ne servent à rien de toute façon, car leur impact est négligeable au niveau national et surtout international. Le mythe du Colibri n’a plus la cote, son bec est définitivement trop petit pour éteindre l’incendie. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il y a cependant de grosses lacunes à ce raisonnement. Tout d’abord, c’est n’est pas une excuse suffisante pour ne rien faire (voir l’excellent article de Bon Pote sur les excuse de l’inaction climatique). Ensuite c’est n’est pas tout à fait vrai non plus : Carbon4 a calculé que si on orientait correctement les choix individuels de tous les français, on pouvait espérer atteindre 5 à 10% de l’objectif 2,1 tCO2eq/an par personne (l’empreinte carbone moyenne qui permet de suivre l’accord de Paris). Si tous les citoyens adoptaient un comportement « héroïque » pour la réduction de leur empreinte carbone, ce chiffre monte à 20-25% de réduction, sur 80% pour atteindre 2,1 tCO2eq ! Un quart de la solution est donc directement entre les mains des citoyens. Et pas n’importe quels citoyens : l’Union européenne est responsable de 29% de la destruction du climat comme le rappelle ce graphique (si on considère que nous sommes responsables des biens produits pour nous dans le « Global South »).
Mais en fait, si 1/4 de la solution est entre les mains de citoyens, ce n’est toujours pas suffisant car 3/4 du problème se trouve encore chez les entreprises et le gouvernement ?! Je prétends que si : il ne faut pas voir les bons écogestes comme des moyens individuels de lutte contre le changement climatique, mais comme des moyens individuels d’action collective ! En modifiant nos habitudes de consommation, nous pourrons forcer les instances plus puissantes à s’adapter aux nouvelles normes. Je vous recommande l’excellente vidéo de Philoxime pour approfondir le sujet.
En conclusion : quelle est l’utilité de passer à un régime végétarien et d’arrêter l’avion (pour rappel, deux mesures très efficaces pour réduire votre empreinte carbone) si mon voisin se paye des allers-retours vers Bali chaque fois qu’il a quelques jours de congé ? L’intérêt est justement là : les allers-retours à Bali ne lui sont possibles que parce qu’ils sont socialement acceptables ! Tout comme être raciste ou fumer des cigarettes, c’est en grande partie la pression sociale qui pousse bon nombre de gens à arrêter. En étant de plus en plus nombreux à trouver honteux ce genre de comportement, on finira par imposer aux derniers réfractaires de suivre le mouvement.
Vraie conclusion
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